L’exode des basketteuses françaises vers la NCAA s’accélère

« Le double projet est un mythe en France, aux États-Unis c’est une obligation » : l’irrésistible exode des basketteuses tricolores vers la NCAA

Depuis plusieurs années, le départ des jeunes talents français vers la NCAA était un phénomène relativement limité. Majoritairement observé chez les garçons, il semble aujourd’hui prendre une ampleur inédite, affectant également les filles. Ce changement de dynamique s’accélère, dépassant les attentes initiales.

Chez les garçons, la situation est impressionnante. La saison dernière, 68 joueurs étaient engagés dans des programmes américains. Cette année, ce chiffre pourrait atteindre près de cent. Par exemple, Narcisse Ngoy a opté pour Auburn en NCAA plutôt que de rester avec la JL Bourg, signant un contrat NIL (Nom, Image et Ressemblance) évalué à environ 1,9 million de dollars. D’autres, tels que Guillaume Grotzinger (Loyola-Chicago), Talis Soulhac (Murray State) et François Wibaut (Penn State), suivent cette tendance.

Le basket féminin français commence également à emprunter cette voie. Un exemple marquant est celui du programme de New Mexico State, qui a recruté massivement des joueuses françaises. Sous la direction d’Adeniyi Amadou, entraîneur né à Paris, l’université comptera onze joueuses françaises dans son effectif pour la saison à venir. Parmi elles, Aissatou Keita-Cissoko, championne d’Europe U20, et Eva Hamlil, MVP de la finale de la Coupe de France U18, qui a contribué à un quadruplé pour les Flammes Carolo la saison passée.

Avec des joueuses comme Eva Agba, Lilyana Fontcha, Talia Kavoka, Imane Loubibet, Aimée Michel, Justine Mouyokolo, Julia Saillard, Sena Sert et Fanta Keita, New Mexico State illustre un changement significatif : la NCAA ne se contente plus de rechercher des prospects isolés, mais s’intéresse à des générations entières. Face aux offres alléchantes des États-Unis, la résistance des clubs français devient de plus en plus difficile.

Une barrière linguistique et culturelle abolie

Pour saisir les raisons de cette évolution, il est essentiel d’écouter ceux qui sont au cœur du phénomène. Lauren, agente de joueuses internationales depuis 2021, a constaté la chute d’une barrière historique entre la France et les États-Unis, à la fois contractuelle, linguistique et culturelle. « En France, peu de gens parlaient anglais. Les entraîneurs de NCAA n’avaient pas accès aux joueuses et à leurs familles. Tout était très fermé, et le talent restait sur le territoire national », explique-t-elle.

Cette barrière a été brisée grâce aux avancées modernes : « Aujourd’hui, le basket féminin bénéficie d’une visibilité médiatique accrue. Les réseaux sociaux attirent l’attention des recruteurs. De plus en plus de scouts européens travaillant pour la NCAA ont accès aux matchs des jeunes françaises et contactent directement les familles via Instagram ou WhatsApp. Par ailleurs, les jeunes générations n’ont plus peur de l’anglais et sont plus confiantes pour s’exprimer. » Ce changement a ouvert la voie à des pionnières qui ont « désacralisé » l’expérience américaine. Des joueuses comme Dayana Mendes (USC, puis Miami) et Inès Zounia (Grand Canyon) ont démontré sur les réseaux sociaux que l’expatriation n’était pas synonyme d’oubli du circuit français. « Il y a trois ans, partir en NCAA représentait un risque énorme pour une joueuse française. Aujourd’hui, avec la visibilité et l’introduction du NIL, ce risque a diminué, même si l’expérience sportive peut être mitigée », ajoute Lauren.

L’idéal du « Student-Athlete »

Bien que les arguments financiers soient souvent mis en avant, l’exode des talents trouve aussi ses racines dans la structure du sport de haut niveau français, marquée par la difficulté de concilier études supérieures et pratique professionnelle. Téa Cléante, triple championne d’Europe avec les équipes de France U16, U18 et U20, en a fait l’expérience à l’ASVEL Féminin. Depuis un an, elle évolue aux États-Unis, d’abord à Penn State et bientôt à Kansas State.

« En passant un an dans le monde professionnel à l’ASVEL, j’ai réalisé qu’il devenait très difficile de poursuivre mes études. J’avais pris des cours en ligne, mais c’était insoutenable. Nous jouions deux fois par semaine avec l’EuroCup, et mes temps de récupération étaient consacrés aux révisions. Au final, je ne me reposais jamais, ce qui affectait mes performances »

, se rappelle-t-elle. Elle compare ensuite sa situation actuelle :

« Aux États-Unis, le système est conçu pour que les deux aspects soient parfaitement liés. Tout est organisé dans l’emploi du temps pour permettre d’étudier tout en ayant des moments de récupération. »

Le cadre américain est même assez strict à ce sujet. Pour jouer, une joueuse doit maintenir de bons résultats scolaires, sous peine de perdre son éligibilité. Lauren, qui accompagne encore des jeunes aujourd’hui, souligne.

« La période post-bac est d’une complexité inouïe. Le double projet est un mythe en France, aux États-Unis, c’est une obligation. Le statut de ‘Student-Athlete’ est une réalité institutionnelle. Tu ne peux pas avoir l’un sans l’autre ; et c’est bien ‘Student’, l’étudiant, qui est placé en premier dans cette appellation. »

Une fois libérées des contraintes scolaires, les jeunes joueuses peuvent bénéficier d’un temps de jeu significatif en NCAA. En France, les entraîneurs sont souvent réticents à responsabiliser les joueuses de 18 ou 19 ans, en raison des exigences de résultats dans les ligues ouvertes, sauf pour quelques talents exceptionnels comme Leïla Lacan, Pauline Astier ou Sarah Cissé. Cependant, Lauren nuance : le départ pour les États-Unis ne doit pas être systématique. « Pour certaines joueuses, il est très bénéfique de passer une ou deux saisons dans le monde professionnel français pour se développer et s’habituer à l’exigence du niveau senior, avant d’envisager un départ en NCAA », explique-t-elle. Cela a été le cas de Téa Cléante, dont le parcours peut inspirer d’autres. Lauren souligne également la bonne collaboration entre les structures françaises pour le bien-être des athlètes : « La plupart des clubs acceptent de convenir de différentes clauses. Le dialogue est transparent et respectueux entre les parties pour le bien des athlètes. Ainsi, une joueuse peut évoluer un an en France pour voir ce qu’elle peut donner, et si elle souhaite partir en NCAA l’été suivant, elle peut être libérée sans conflit. C’est quelque chose d’anticipable, soit contractuellement soit moralement, pour éviter toute tension. Et surtout, cela doit être personnalisé », insiste-t-elle.

Un avenir sécurisé malgré l’incertitude sportive

Au-delà de la progression sportive, l’exode vers la NCAA répond à une recherche de sécurité académique et financière. Dans un environnement aussi compétitif, le risque sportif est omniprésent. Lorsqu’une carrière peut s’arrêter à tout moment, le diplôme et les revenus générés deviennent une forme d’assurance. Dayana Mendes, ailière de 22 ans, formée au Pôle France et passée par Charnay, en est un exemple. Victime de deux graves blessures au genou nécessitant des interventions chirurgicales lourdes en 2021 et 2023, elle a eu un déclic.

« Après ma deuxième opération, j’ai compris que le basket pouvait s’arrêter à tout moment. J’avais besoin d’un plan B solide. En allant aux États-Unis, j’ai pu concilier développement personnel et études. J’ai commencé en architecture avant de me tourner vers le business et l’entrepreneuriat. Aujourd’hui, je sais que si mon genou lâche demain, j’ai mon diplôme »

, explique-t-elle. Son parcours sportif est également prometteur. Après avoir rebondi à Washington State, elle a intégré le prestigieux programme d’USC en Californie, avec la superstar Juju Watkins. Cet été, elle a rejoint l’Université de Miami après avoir utilisé le portail des transferts.

En parallèle des diplômes, un autre aspect de cette sécurité est financier. En LFB ou en Ligue 2, une jeune joueuse sous convention de stage ne reçoit que quelques centaines d’euros par mois, alors qu’en NCAA, les rémunérations sont nettement supérieures, notamment grâce aux contrats NIL. Lauren défend cette perspective.

« Ceux qui critiquent ces départs en les qualifiant de choix uniquement motivés par l’argent ne comprennent pas la réalité de ce métier. La carrière d’une sportive est courte et incertaine. Si on proposait à quiconque de faire le même travail, dans des infrastructures dix fois meilleures, avec un diplôme prestigieux à la clé et un salaire multiplié par dix, qui refuserait ? Ceux qui affirment qu’ils resteraient en France pour des valeurs sont des menteurs. »

De son expérience, elle constate que même si ce cursus ne mène pas jusqu’à la Draft WNBA, tant de joueuses espèrent, les opportunités de rebond sont nombreuses. « Une joueuse qui a économisé pendant ses quatre années universitaires n’est plus dans l’urgence lorsqu’elle cherche un contrat professionnel à la sortie de l’université. Si elle n’a pas les statistiques nécessaires pour accéder immédiatement à la LFB, elle peut accepter un contrat moins rémunérateur dans une équipe de bas de tableau à l’étranger — en deuxième division italienne ou au Portugal — et obtenir du temps de jeu, faire ses preuves et prouver sa valeur. Elle a plus de temps et de marge de manœuvre que celles restées en France. »

Un exode durable en perspective ?

Alors que tous les indicateurs semblent favorables à une trajectoire prometteuse, quel est l’avenir de cet exode ? S’agit-il d’une tendance passagère ou d’un phénomène durable ? Téa Cléante est convaincue que le mouvement ne fait que commencer.

« Je pense que la tendance va s’intensifier. Aujourd’hui, les jeunes joueuses françaises envisagent les États-Unis dès 18 ans, à leur sortie de l’INSEP. Avant, nous partions dans l’inconnu, sans repères. Maintenant, elles voient que nous réussissons, que nous obtenons des diplômes et que nous nous épanouissons. Les exemples sont là, le chemin est tracé. »

Lauren, quant à elle, reste prudente, soulignant la viabilité du modèle économique. Bien qu’elle ne croie pas à une diminution de la demande en France, elle prévoit une régulation stricte du côté des universités américaines. « L’écart structurel de notre système ne se résoudra pas en deux ans en France. En revanche, je doute que la folie financière actuelle de la NCAA soit soutenable à long terme. Nous assistons à une surenchère qui pourrait conduire certaines universités à des crises budgétaires. Le système devra se réguler et l’argent ne sera plus aussi facilement disponible dans quelques saisons. »

En attendant cette possible régulation, le basket français continue de voir sa formation goûter à l’expérience américaine. Reste à savoir si une passerelle de confiance « gagnant-gagnant » pourra être établie entre les deux systèmes ou si les regards se tourneront toujours davantage vers l’ouest, sans retour en arrière.